Il était une fois une bande de potes qui se retrouvaient régulièrement pour partager un repas au restaurant.
Les voici sur un trottoir de centre-ville à discuter des options.
Karen : On va à la pizzeria, comme d’hab’, non ?
Boubacar : Ou au chinois, c’était pas mal la dernière fois.
Nicole : Il y a une brasserie pas trop chère aussi, on m’en a dit du bien.
Michel : Et pourquoi pas un libanais, pour changer ?
Sarah: J’ai envie de sushi, ça vous dit pas, des sushis ? Il y a un japonais là-bas.
Hervé : Bah… Un fast-food, c’est cool non ? J’ai des tickets de reduc’.
Nathalie : J’en sais rien moi, y’a rien qui me tente plus que le reste, tout me va, on fait comme vous voulez.
Charlie … ne dit rien.
Hervé dit : Oui, un fast-food c’est bien, pour Charlie aussi, il n’aime pas les restos de toutes façons.
Charlie ? Qu’est-ce que tu votes ?
Charlie ne vote pas.
Charlie a son mp3 sur les oreilles, qui l’intéresse plus que les argumentations gastronomiques, il regarde passer les filles, tape des
sms sur son portable. Il suivra les autres de toutes façons, attend qu’ils se décident sans lui, il se plaindra du service ou de la cuisson de la viande, ce ne sera ni assez copieux, ni assez bon
pour Charlie, car pour Charlie, le resto c’est naze, il n’aime que la cuisine de maman. Une fois, Charlie a eu envie d’une choucroute, mais les autres on voulu manger chinois, alors Charlie fait
la gueule. Il vient à chaque fois quand même, et on ne l’oublie jamais, il fait partie de la bande, c’est comme ça.
Mais Charlie ne vote pas.
Un Charlie ça va, c’est quand il y a une majorité de Charlie que l’on passe la soirée sur le trottoir pour finir avec un
sandwiche.
Parce qu’à l’heure de choisir, Nathalie vote blanc, mais Charlie, il faut deviner ce qu’il veut, et il n’a rien à proposer.
Ce qui ne l’empêchera pas de se plaindre.
Le parti des vainqueurs.
Comment en est-on arrivé à ce que, avec 59,37% aux élections européennes de 2009 et 53,6% au premier tour des régionales, le parti des
abstentionnistes soit devenu majoritaire ?
Il faut noter qu’aux deux tours des élections présidentielles de 2007, l’abstention n’est que de 16,22 et 16,03% alors qu’un mois après, elle est de 39,6 puis 40% aux législatives. Avec l’électrochoc du premier tour des présidentielles de 2002, elle était passée de 28,4 à
20,3% mais remontée en un mois à 35,6 et 39,7% pour les élections législatives.
Malgré la vivacité du débat, dépassant historiquement la campagne officielle dans l’opinion et sur internet, 30,6% des électeurs
s’abstinrent au référendum sur le traité européen en 2005, le record absolu ayant été atteint en 2000, où 69,8% d’entre nous boudèrent le référendum sur le quinquennat.
Depuis une quinzaine d’années, l’abstention oscille entre 35 et 45% pour les élections cantonales, elle est d’une trentaine de
pour-cent aux municipales.
Les Français s’impliquent dans le choix du chef de l’Etat, un peu aussi dans celui du
chef du village, la composition de l’assemblée nationale les mobilise moins, mais plus que les conseils régionaux et départementaux, quant au parlement Européen et les questions
institutionnelles, elles ne les intéressent que pour s’en plaindre.
On peut voir que l’abstention est inversement proportionnelle à la personnification du suffrage. Les visages intéressent plus que les
programmes, les personnalités plus que leurs partis. Notoriété, médiatisation et proximité appellent aux urnes plus que l’adhésion idéologique. En clair : Plus le vote demande de maturité
démocratique aux citoyens, plus ils sont nombreux à s’abstenir. Plus l’enjeu est abstrait, moins il est incarné, plus l’abstention est forte.
On peut spéculer longuement sur ces chiffres, et l’on ne s’en prive pas.
C’est devenu un sport national : Le peuple s’abstient, les chroniqueurs et les politiciens spéculent sur l’abstention. Quel pain
béni, pour ceux là, que ces citoyens à qui l’on peut faire dire ce que l’on veut, en étant sûr d’être celui qui comprend le mieux Charlie!
Parmi toutes les causes de l’abstention, on omettra toujours celle-ci : L’effet boule de neige du vedettariat
abstentionniste, le parti des vainqueurs !
En Belgique, le vote est obligatoire, du moins symboliquement parce qu’en réalité le manquement à cette obligation n’est plus
sanctionné depuis une trentaine d’années. Et malgré la structure et le calendrier électoral qui appellent les belges aux urnes quasiment tous les ans, la somme du taux d’abstentions, de votes
blancs et nuls est stable aux alentours de 16% depuis… 1919 ! Est-il une telle différence culturelle entre un Belge de Tournai et un Français de Lille, qui justifierait cet écart ?
Probablement pas, mais l’abstention y est une incivilité, tandis qu’en France, elle est une sympathique rébellion à la bien-pensance civique qu’il faut respecter, écouter, prendre en
compte.
Il ne faut pas dire du mal de l’abstentionniste français, il faut gloser sur le message qu’il envoie en se taisant, il faut lui dire
qu’on le comprend, qu’on lui pardonne et qu’il est le bienvenu au second tour.
Celui qui s’est déplacé pour mettre son bulletin dans l’urne est bien moins intéressant que celui là, qui se fait désirer par son
absence auréolée du mystère que les savants analystes décrypteront, et le réservoir de voix qu’il représente et qu’il faut courtiser.
Programme de la coalition unitaire du parti des absents.
Aussi périlleux soit-il de vouloir deviner les motivations de ceux à qui un aller-retour au bureau de vote semble
une contribution exagérée à vivre dans un pays démocratique, on ne peut considérer leur masse comme uniforme.
Clairement, on peut faire deux catégories d’abstentionnistes :
- Ceux qui ne se trouvent pas de raison d’aller voter.
- Ceux qui se trouvent des raisons de
ne pas aller voter.
La première catégorie regroupe d’une part ceux qui ne comprennent pas à quoi sert la feuille de papier que l’on met dans une enveloppe
que l’on glisse dans une boite avec les autres, ils peuvent souvent se trouver incapables, par exemple de définir ce que sont des élections cantonales ; d’autre part, il y a ceux qui n’en
ont simplement « rien à foutre », ou qui ne rateront pas un dimanche à la pèche, ce qui ne nécessite pas d’être développé.
La seconde catégorie est plus bavarde au café du commerce, et sur les forums de discussion. Elle exprime en général une forte
désaffection au jeu des partis politiques :
« Tous pareils, les politiques sont tous les mêmes, ils font tous la même chose et ne pensent qu’à leurs carrières », thèse
efficacement étayée par les retourneurs de vestes, les petits Besson et les grands Kourchner, ainsi que par tous ceux dont les premières mesures, quelque soit le niveau de responsabilité auquel
ils accèdent, seront de veiller à leur train de vie, à leurs amis et leur véhicule de fonction. La concession et le concensus, la faible marge de manoeuvre des partis à vocation
gouvernementale agaçent
ces abstentionnistes là.
Des partisans du "tous pareils", peu assument d'être eux même éligibles, ils sont moins nombreux encore à admettre que se refuser une marge de manoeuvre étroite n'aide pas à l'élargir.
«Ça ne sert à rien de voter, ils font ce qu’ils veulent, y’a qu’à voir le traité de Lisbonne »
En effet, avec 54,67% de votes non, mettre le traité établissant une constitution pour l’Europe à la porte et le voir revenir par la
fenêtre parlementaire avait de quoi faire douter la majorité de l’utilité d’aller voter. Majorité ? Pas vraiment du point de vue de tous, parce qu’avec 30% d’abstentions « faites ce que
vous voulez », d’aucuns ont pu estimer que les 45,33% de suffrages exprimés pour le oui n’étaient pas minoritaires.
Chez les partisans du "ils font ce qu'ils veulent", peu sont sensibles à l'argument que voter "faites ce que vous voulez" est une confirmation plus qu'une contestation.
L’abstention, un vote neutre ?
Les électeurs de gauche qui ont dispersé ou gardé leur voix pour eux au premier tour des élections présidentielles de 2002 ont
peut-être un autre avis, après avoir vu le mandat suprême se jouer entre la droite et l’extrême droite alors qu’on leur avait promis un second tour Jospin/Chirac.
Chaque électeur ne dispose que d’un bulletin de vote, mais ceci est surtout vrai à gauche.
Non seulement, pour de multiples raisons, le taux d'abstention est inversement proportionnel au niveau socioprofessionnel, mais
dans le parti des Bouygues et Lagardères, en plus d’une carte d’électeur, on a bien plus que deux bras pour coller des affiches. La droite du libre
marché, celle de l’enrichissement supérieur de quelques uns pour le petit bénéfice théorique de tous dispose, plus que toute autre mouvance, des outils de manipulation de l’opinion. L’agitation
des peurs et fantasmes sécuritaires et communautaires est fondée sur le contrôle des médias. La collusion entre la force de communication du grand capital et la droite libérale est une évidence,
sans même devoir passer les Alpes pour se pencher sur la carrière de Berlusconi.
Dès lors, une abstention n’est pas un vote neutre, c’est une voix de gauche en moins, c'est-à-dire une voix de droite en plus.
On pourrait y objecter l’analyse du scrutin du premier tour des régionales, où une droite pourtant étendue subit une déperdition de voix qui ne sont pas toutes celles que le FN s’est réapproprié. Celles là sont une part sans doute non négligeable des
53,6% d’abstentions, mais y a-t-il là dedans une seule voix des 5 à 10% de possédants dont les intérêts sont défendus par l’Union pour la Majorité Présidentielle, renommée Union pour un
Mouvement Populaire? Ne sont-elles pas les voix de ceux qui s’y sont fait solidariser par l’agitation de fantasmes xénophobes, identitaires, sécuritaires, les crédules du « travailler plus
pour gagner plus » qui s’attendaient à une part du gâteau de ceux à qui l’on a offert un bouclier fiscal ?
En outre, quelle pouvoir donne t’on aux forces politiques qui prônent la justice sociale et la régulation des forces économiques,
quand l’électeur s’abstient de les soutenir sans jamais se défausser de sa soumission au marché ?
Chaque voix perdue au scrutin est au bénéfice des forces économiques auquelles la démocratie doit se
soumettre.
Des solutions aujourd’hui?
L’idée de rendre le vote obligatoire en France est une sottise absolue. Ce serait perdre définitivement plus de la moitié des citoyens
à la démocratie et s’infliger le ridicule insensé de voir le peuple manifester pour avoir le droit de ne pas voter.
Le discours moralisant consistant à rappeler le privilège que constitue le droit de vote semble improductif. On assiste à une réaction
de rejet de la « bienpensance » quand on rappelle que des français sont morts pour acquérir et conserver le droit de vote, que l’on meurt encore partout dans le monde pour l’obtenir,
que la moitié de la population –les femmes- ne l’a acquis qu’en 1944, et que les français non sédentaires ne le possèdent pas encore, puisqu’il n’est octroyé aux gens du voyage qu’après trois ans
de rattachement à une commune (ce délai étant de six mois pour les SDF).
L’urgence serait en premier lieu de cesser de récompenser l’abstentionnisme en en faisant la vedette de chaque scrutin, mais comment
imaginer que journalistes et politiciens s’en privent ?
Il existe deux modifications du code électoral qui pourraient nous permettre de stopper l’effet boule de neige de l’abstentionnisme
français par leur conjugaison:
1- La prise en compte des votes
blancs.
Il s’agirait de donner un poids électoral au vote blanc, et invalider un suffrage qui n’atteindrait pas le quorum des voix exprimées.
Une majorité de votes blancs donnerait lieu à la reconduction du mandat des élus en place. Cette idée ne doit pas être comprise comme anti-démocratique, mais comme la formalisation vaccinale des
limites de la démocratie avant qu’elle ne s’effondre sous elle-même. Elle permettrait en premier lieu de distinguer l’abstentionnisme je-m’en-foutiste, que l’on pourrait alors appeler
absentéisme, du vote indécis, pour lequel l’électeur s’est déplacé, et de lui donner une lecture et un sens. En second lieu, il s'agit de faire pendre sur la tête des électeurs cette épée de
Damoclès de la juste conséquence de ne vouloir ni choisir un candidat, ni se présenter soi-même : Valider le statu quo.
2- La reconduction de l’abstention au second
tour.
La plupart des scrutins s’effectuant en deux tours, c’est la spéculation sur le report de l’abstention qui fonde son vedettariat.
Qu’un électeur absent au premier tour ne puisse voter au deuxième éliminerait d’emblée le comportement consistant à laisser le jeu du premier tour se faire pour ne s’impliquer qu’au second. Les
candidats et chroniqueurs pourraient ne pas confondre le parti des indécis au vote blanc avec celui des pécheurs à la ligne, le vote blanc s’exprimerait en conscience avec la menace du statu quo,
et sans la valorisation dont fait aujourd’hui l’objet l’absentéisme au scrutin. L’électeur qui se déplace a le droit de ne pas être moins considéré que celui qui est resté chez lui, et il est
permis d’imaginer qu’un électeur qui se déplace est tenté de réfléchir à son choix, alors que celui qui reste chez lui est tenté de se trouver des justifications.
Une solution d’hier pour demain.
Ces deux clés semblent en mesure de stopper l’effet boule de neige d’un abstentionnisme qui, non content de ne pas être qualifié
d’incivilité et de mise en danger de la démocratie, se trouve médiatiquement valorisé plus que la participation au suffrage.
Le risque existe de marginaliser et exclure ceux qui ne vont pas voter par incompétence citoyenne, ceux qui n’adhèrent plus aux
fondements démocratiques de la société et ceux qui ne les comprennent pas, mais ne pas le faire c’est leur donner le pouvoir de mettre en péril deux siècles de construction républicaine en
faisant croître inéluctablement le cancer informe des consommateurs d’un état de droit qui ne se régénèrerait plus par le suffrage populaire.
Pour ceux là, il est une troisième clé, qui n’est pas à inventer mais à désoxyder d’urgence, car elle a toujours été la première à
garantir la pérennité d’une démocratie : L'accès égalitaire à l’éducation.
Nos apprentis citoyens passaient déjà hier plus d’heures journalières devant la télévision à être formés comme consommateurs qu’à être
éduqués démocrates, cette génération vote aujourd’hui, ou plutôt s’abstient, laissant le pouvoir du scrutin aux plus de 65 ans. Quel état de droit survivrait à ceux là, qui se plaignent sans vergogne au service après-vente d’une démocratie dont ils n’ont pas payé le prix ?
Nos apprentis citoyens aujourd’hui ont une petite lucarne interactive dans la poche pour que, du lever au coucher, la société de
consommation s’assure de leur fidélité en les confortant d’une toute puissance dont l’humilité démocratique les prive. Mais les extraordinaires pouvoirs de communication dont ils sont dotés,
leviers inédits de transformation civilisationnelle depuis la presse de Gutenberg ne sont qu’un amplificateur du mouvement de l’histoire.
Si l’on continue d’entretenir le cercle vicieux qui encourage et récompense l’abstention, il faut se préparer à ce que la démocratie
ne soit plus un mode d’organisation viable pour notre société.
Si l’on prend le parti d’enrayer la course de cet effet boule de neige, on peut espérer voir les formidables forces appliquées au
changement de la société se mettre au service de l’invention de la démocratie de demain.
Ce choix commence par considérer ou non l’abstention pour ce qu’elle est :
L’abstention est un piège à cons. Ceux qui ne s'occupent pas de politique n'empèchent pas la politique de s'occuper d'eux.
Enki
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